jeudi 17 janvier 2008

Chapitre XXXI


Sur les routes des îles, malgré les bornes, les distances ne se mesurent pas en kilomètres mais en nombre de virages. Pour aller dîner chez les moines Markus en compte quatre-vingts. Il arrive au couvent à la fin des vêpres.
Le porche, la première cour. Le vestibule qu’il traverse sans croiser âme qui vive. Il va vers le réfectoire. Aperçoit un Capucin qui met le couvert. Une cuillère, un gobelet devant des assiettes à potage. Du pain, des fruits, des cruches. Les tabourets sont encore rangés contre le mur. Dans la cheminée quelques bûches. Markus regarde les pieds nus du frère.


Si l’on veut reconnaître un régulier, il est d’usage de commencer par observer les sandales. Ensuite, l’oeil monte. La robe brune. La ceinture en cuir. Ou la corde. Le manteau. C’est facile. François d’Assise a pris pour son ordre les vêtements des paysans pauvres du Moyen Age. Markus s’arrête au capuce rabattu sur le crâne du moine dont il ne voit que la barbe. Par moments la pointe du nez. Et surtout la carrure.

— Les bûches, ce matin, c’était vous ?
Le frère ne bronche pas. Pourtant la règle du silence n’est pas spécialement rigoureuse. Markus pense qu’il doit être de mauvaise humeur ou très fatigué.
En tout cas, il remarque que si le Père supérieur lui a lavé les pieds l’autre soir, comme le veut la tradition du jeudi saint, il pourra recommencer tout à l’heure, avant que celui-ci n’aille se coucher.


En 1528, lorsque le pape Clément Vll approuve leur ordre, les Capucins construisent en Corse une chapelle et un dortoir. Mais rapidement les missions les appellent aux Amériques que l’on vient de découvrir afin qu’ils s’occupent, comme ils le font déjà en Orient, des nouveaux pauvres, des malades, des prisonniers.
D’après les registres des Compagnies des Indes, il y a souvent, à bord des navires qui cinglent vers ces terres, autant de religieux que d’hommes d’équipage. Ne prospèrent en Italie, en France, dans les Balkans, que les maisons les plus importantes. Les Capucines, de leur côté, vont en Espagne. Abandonné, le petit couvent de l’île tombe en ruines.
Ce n’est qu’à la fin du dix-neuvième siècle, lorsque Léon Xlll unifie les ordres des Frères mineurs, que les moines peuvent revenir sur la propriété. Relever les murs de leur ancienne communauté. La zizanie entre les tenants de la stricte observance et les pseudo-laxistes aura duré six cent cinquante ans.


Le monastère est modeste. Les Capucins n’ont jamais eu les moyens de bâtir une maison de pèlerinage comme il en existe dans les grands couvents. Leur hôtellerie n’a que deux cellules. Semblables à celle des frères. Néanmoins, les pierres grattées, réajustées au fil des années par ces hommes d’allégresse et familiers des tâches domestiques, ont gardé le charme du passé. La maison s’agrandit un peu.

A la contemplation, l’ordre des Capucins a toujours préféré les vertus actives. Intellectuelles, manuelles. Le décor naturel de l’île ayant peu changé en quatre siècles, l’illusion de la continuité est parfaite.
A l’intérieur, dans une vitrine, s’entassent des chaînes brisées, des carcans tordus. Des cadenas, des lettres de cachet. Des instruments de torture. De chaque côté, un panneau coloré est traité dans le ton des naïfs. Celui de gauche illustre le Cantique du soleil écrit, à la fin de sa vie, par François d’Assise. Celui de droite, les Fioretti.
L’aide constante, ahurissante, que les moines donnent aux malheureux, semble embraser les murs. Renforcer l’impression de tolérance, d’humilité, de simplicité sereine qui sont la marque de cette branche réformée des Frères mineurs.


Chapitre XXX


De la compassion ou de la cruauté chez l’un. De l’abnégation, chez l’autre. Une certaine lâcheté, qui sait ? Ces mots ont-ils le même sens pour tous les hommes ?
Quoi qu’il en soit, entre les murs de Königstein, le père de Markus, après avoir connu trois autres oflags, aura vécu les moments les plus éprouvants de son incarcération.
Du reste, il attendra vingt-cinq ans avant de se sentir capable d’y revenir. D’y chercher, entre les touristes et les visites guidées, cette part de passé qui lui fut arrachée. Avec l’émotion et l’amertume que l’on imagine, lorsqu’il eut la confirmation, en consultant le minutier des cinq années de guerre, que l’unijambiste portait, pratiquement, le même nom que lui.


Maintenant, la légende dorée de cette forteresse se raconte à satiété dans tous les guides qui vantent les charmes de la Suisse saxonne, aux confins de la Pologne et de la Tchécoslovaquie. Dix hectares de pierres taillées au-dessus de l’Elbe. Et sept cent cinquante ans d’histoire.

Pendant les conflits, elle sert de refuge à la cour de Saxe. De prison en temps de paix. Bakounine l’anarchiste et, avant lui, Böttger l’inventeur de la porcelaine locale, ont moisi dans ses oubliettes. Jean Renoir aurait pu y tourner La Grande Illusion.
Au cours de la seconde guerre mondiale, les Allemands la transforment en oflag. Deux cents officiers français y sont enfermés. En 1942, le général Giraud s’en évade, grâce à ses draps de lit. Et à quelques complicités.
Dans la nuit du 13 au 14 février 45, à une poignée de kilomètres de là, Dresde, qui conserve l’une des plus prestigieuses collections d’oeuvres d’art au monde, est bombardée. Pratiquement détruite. Mais les Van Eyck, les Rembrandt, les Rubens, et tous les autres dorment à l’abri des souterrains de Königstein.
— Je ne savais pas, dit Létitia. Les vieilles pierres auront été utiles à quelque chose. Alors, si les toiles pendent de nouveau aux cimaises, m’emmènerez-vous les voir ?


L’abnégation. Le sens du devoir. Le sang des hommes. La défaite de quarante. La promiscuité des chambrées. La solitude. Le manque de nourriture. La liberté en obsession.
Comme ses camarades, le père de Markus souffre mille maux. Les nouvelles de France arrivent rarement. Les cartes-lettres de dix lignes sur papier glacé dont disposent les prisonniers doivent être écrites au crayon. Lisiblement. Sans ratures. Deux par mois.
La censure limite les effusions. Les officiers écrivent des phrases identiques. A propos des mêmes monotonies. Des regrets essentiels. La santé. Le moral. La vie ailleurs. Les morts. Quoi qu’il se passe, lit-on toujours, ne nous oubliez pas. L’espoir de la victoire, le plus jamais ça, demeurent implicites.
— Un jour, dit Markus, ma mère lui demanda, sur une de ces lettres restées célèbres dans la famille, s’il ne pourrait pas lui faire parvenir d’Allemagne du lait concentré et du chocolat.
— A Paris, écrivait-elle, nous manquons de tout. Tu dois recevoir des colis de la Croix-Rouge. Pense à nous.
— Elle avait, si je puis dire, un sens particulier de l’humour.
— Je viens de la lire, dit Létitia.


La séparation. La distance, le temps qui modifient les comportements. Les prisonniers reforgent leur âme derrière leur visage amaigri. Sous leurs cheveux blanchis. Les muscles qui fondent. Autour des os fragilisés.
Lorsqu’il est libéré par les soviétiques, le père de Markus apprend que des milliers de soldats français croupissent encore dans les camps voisins. Avec quelques camarades, il prend sur lui de les aider à rentrer en France.
Pendant trois mois, dans ce qui deviendra, jusqu’à la construction du mur de Berlin, la zone russe d’occupation, il organisera le retour de ces ex-prisonniers de guerre livrés à eux-mêmes. Sa famille attendra. De 1939 à 1945, il sera resté six ans loin de chez lui.
— Evidemment, dans ces conditions, dit Létitia, un tel choix a dû poser quelques problèmes à sa femme. A vous-même.
— Oh, dit Markus, à y réfléchir, le courage des hommes, leur abnégation, m’apparaissent souvent comme un passe-temps pour privilégiés. Une occasion de jouer avec la mort sans se poser trop de questions.
« Quant à moi, à l’époque, je vivais le nez à la fenêtre et je me demandais à quoi pouvait ressembler un père. Aujourd’hui, je sais qu’il avait un crâne aussi dur que celui de Fidèle, le saint de la famille. Qu’ils étaient aussi fous l’un que l’autre. Qu’il était, comme lui, un apocalyptique. Je les admire. Je les envie. Car moi, hélas ! je cherche toujours. Et je n’ai pas leur charisme.


Chapitre XXIX


Entre les lignes de la Convention de Genève de 1929, celles qui concernent les prisonniers de guerre, il faut lire que, s’il a des droits, tout officier a le devoir de s’évader. A ses risques et périls.
Repris dans différentes conditions, le père de Markus, Edouard Sigmaringue, a été blessé et torturé. Les coups de crosse ayant été donnés aux même endroits, ses coudes, ses genoux cicatrisent mal.
La mort dans l’âme, il met au point un nouveau plan d’évasion auquel il n’aura pas la force de participer. Le soir même de l’opération, l’un des deux officiers est capturé. L’autre semblerait avoir réussi à s’échapper.
L’oflag le verra pourtant revenir le lendemain, avant l’aube. Entre des soldats, et assez mal en point. Au moment de l’appel. Dans cette cour de la forteresse où, dès sa prise de fonction, le SS a fait dresser un poteau d’exécution.


L’adolescent commandant écume de rage. Comme à chaque tentative, il rassemble ceux qu’il soupçonne de préparer des actions. Sa badine à la main, il regarde en souriant le père de Markus. Et compte un homme sur dix.

Le lieutenant Sigmaringue sait que les Romains décimaient ainsi leurs prisonniers. Il arrache sa chemise. Sort du groupe des suspects. Se dirige vers le poteau contre lequel il s’adosse, bras croisés.
— Comme au cinéma, disait mon père.
Le commandant donne l’ordre de le ligoter. De lui bander les yeux. Mais Edouard Sigmaringue refuse la corde, le chiffon.
Une voix s’élève chez les prisonniers.
— Convention de Genève !
Aussitôt, cinquante autres voix scandent ensemble.
— La convention ! La convention !
La scène se cristallise. Le nazi ordonne à ses hommes d’épauler leur mauser.
Il attend un moment. Avance vers le lieutenant Sigmaringue. Nez contre nez. Enlève la sécurité de son revolver.
— La prochaine fois, dit-il, pas de peloton. Je vous abats. Je vous bouffe le foie. Comme au Japon. Vous avez ma parole. Convention de Genève, ou pas. Je hais les fiers-à-bras qui font semblant de narguer la mort.


— Vivre ou mourir. En toute bonne foi, me dit mon père, j’aurais été bien incapable, ce matin-là, de choisir. Je parle allemand mais, sous l’émotion, je n’ai rien compris. Rien entendu. Ce sont les autres qui m’ont raconté.

« Depuis, il m’arrive de croire que je fais du supplément. Impression bien connue. Une heure après, pourtant, cette peur de recevoir une balle dans le crâne me paraissait encore intéressante à étudier. Aurais-je souhaité qu’elle se reproduisît. Je tremblais toujours. De froid peut-être. Je ne sais pas.
Un jour, mon père me demanda de m’asseoir près de lui. Il souriait d’un air ironique.
— Alors, dis-moi, toi qui as maintenant l’âge de raison. Toi qui discutes à perte de vue sur les mérites des saints et des hommes curieux de l’au-delà. A cette époque, ma mort aurait-elle été pour toi un acte de bravoure. Ou un suicide ?



— Satisfaite ? Saura-t-on jamais, dit Markus, qui décide quoi dans ces moments extrêmes. Coïncidence ? Aubaine ? La vie gagne souvent.
— Votre SS, dit Létitia, se rend pourtant au lieutenant Sigmaringue. Où est le hasard là-dedans ? Votre jeune nazi m’apparaît moins abruti et pavlovisé qu’on ne le croit. Sans doute parce que son père a un air de famille avec le vôtre. Que son nom ressemble au sien.
— Supposez ce que vous voulez. Mais la pensée que mon père aurait pu se suicider par personne interposée me séduit assez. Dans le droit fil de celles qui me préoccupent.
En tout état de cause, l’unijambiste n’a sûrement pas le temps de s’attarder sur de telles hypothèses. De faire du sentiment, ou de la généalogie. Depuis quelques jours, l’armée rouge déboule au galop.


Les villes d’Allemagne disparaissent sous les tapis de bombes. Liaisons coupées. Intendance en fumée. Sauve qui peut ! La jambe de bois, cent fois promise et annoncée, n’arrive pas. Survivant dans son unique botte, le SS craint, d’une seconde à l’autre, d’être volé aux Français. Et d’aller finir ses jours dans les camps sibériens.

— En admettant qu’il y parvienne, dit Létitia. Je me mets à sa place.
Une chose est certaine, lorsqu’il tend ses armes au père de Markus, ce jeune hitlérien, qui ne sait que tuer, joue son va-tout pour sauver sa peau. Dans le manuel de survie, il a dû lire qu’un seul soldat français libéré a peut-être plus de compassion que tous les moujiks cavalant sur la citadelle, leur kalachnikov à la main.
— Je n’ai jamais vu, disait mon père, une lueur de compassion dans ses yeux.


Chapitre XXVIII


Markus, enfin débarrassé des moines et de la soeur de Trajan, vient délivrer Létitia.

Après avoir passé un moment sous le lit et un autre à tendre l’oreille, elle s’est endormie dans un fauteuil. Sommeil flash. Quelques secondes hors du temps. Elle se remet en selle.
— La petite dinde, dit-elle, sera donc venue vous raconter que son frère couche avec les jumelles. Tout le monde le sait. Vous a-t-elle parlé d’une autre femme ? Du dernier novice arrivé au monastère ?
— Venez, que je vous console. Et racontez-moi ce que vous avez fait. Telle que je vous connais…
— J’ai trouvé ce couteau. Un truc SS, regardez. Avec une croix gammée et une tête de mort sur la garde. Est-ce pour cela que vous le cachez ?
Naturellement dans la maison ouverte aux quatre vents Markus ne cache rien. Sans vivre dans le désordre, il évolue dans une sorte de dispersion bon enfant qui excite la curiosité de ceux qui viennent le voir. Invite à la confidence.
L’arme traîne au fond d’une commode, au milieu des papiers de guerre de sa famille qui n’ont jamais été classés. Comme tous les officiers allemands, le commandant de la forteresse de Königstein, où le père de Markus fut enfermé pendant la guerre et dans laquelle il passera les deux dernières années de sa captivité, la portait à son ceinturon.
Létitia joue avec le poignard. La pointe, le tranchant qu’elle glisse, d’une oreille à l’autre, sur la gorge de Markus. Tandis qu’il s’étonne que l’on puisse fouiller ainsi chez lui, Markus écarte l’arme qui sent la graisse d’arme.
A son tour Létitia plisse les narines.
— Ce n’est pourtant pas la première fois que je furète chez vous. Et vous vous amusez avec ces bêtises ?
— C’est un trophée.


Avec une certaine ostentation, Létitia remet le poignard dans son fourreau de métal argenté.
Lorsque, à son tour, il se constitue prisonnier, au mois de février 1945, le commandant de la forteresse de Königstein a, sans doute, ce même geste un peu théâtral. La nuit précédente les troupes de choc soviétiques ont surgi dans la citadelle, et ont commencé à libérer les prisonniers de guerre qu’il avait mission de garder.
Ce tout jeune officier fait partie de ces bandes d’adolescents que la Waffen SS conditionne encore, et enrégimente, avant de les immoler sur les derniers fronts russes ou américains. Les pires voyous de la jeunesse hitlérienne.
Dans les campagnes de Minsk, quelques semaines auparavant, la mitraille lui a arraché une jambe. Et perturbé certaines facultés. Au soir de l’offensive, il n’y avait plus un homme debout dans le secteur.

Ramassé, scié, recousu. Trop mutilé pour retourner au front, il est nommé garde-chiourme en chef de la forteresse dont le vieux commandant est en train de mourir. Il a dix-huit ans.
Dans l’esprit de ce nazi qui vient de supporter leurs assauts, les cosaques ont une réputation de sauvagerie, de cruauté au moins comparable à celle de ses camarades SS. S’il va vers eux dans un mouvement de panique pour se rendre, il sait qu’ils vont lui prendre le reste de sa jeune existence. Malgré sa tête de premier communiant. Ses bras levés. Sa jambe perdue.
L’idée du suicide l’effleure-t-elle ? Vraisemblablement. Mais sa conscience se fige. Il a déjà trop souffert. Les armes sont inutiles. A la mort immédiate, le geôlier sur un pied préfère l’humiliation de se livrer à l’un de ses prisonniers.
Au milieu de la cour, il offre sa quincaillerie d’apparat au père de Markus. Et se place sous sa protection.
— Un vrai sadique, disait mon père.

lundi 14 janvier 2008

Chapitre XXVII


La beauté qui ennuie, la gentillesse qui épuise. Les invitations difficilement supportées malgré ses amitiés. Sans compter ses curiosités sur le saint découpé en rondelles. Markus soupire encore.
Dans un certain isolement, celui des îles, en particulier, les gens ont souvent le défaut d’avoir trop de temps à consacrer aux autres. Cela déroute parfois celui qui se fait surprendre.
En plus de ses enfants, Trajan a une jeune soeur, Pauline. Elle aussi a ce pli d’arriver sans prévenir. De ne pas savoir prendre congé. Il y a longtemps que les capucins sont partis. Elle est encore là.
Même assise devant lui, Pauline ressemble à Bonaparte au pont d’Arcole. Une sauterelle en extension. Tandis qu’elle parle, non sans charme, Markus évalue ses chances de séduire ce pruneau sec. Si Létitia n’était pas sous le lit, l’affaire serait quand même délicate à mener.
Markus, en effet, n’apprécie que les impeccables, les ultra-nettes. Les immédiates souriantes. Sur ce plan, tout à l’heure, Létitia était parfaite.
— Du reste, elle a toujours l’air de sortir de son bain.
Pauline préfère parler. Et la poussière d’Arcole lui colle à la peau.
— Après tout, dit Markus, ce coup de revolver sur Trajan, ce n’était pas la fin du monde. Il a eu chaud, mais il peut remercier le ciel. La basketteuse a expié en public. A la mode locale. Maintenant, elle pleure sous les verrous. Vous ne m’avez rien dit que je ne sache déjà. Sauf le mobile. Souriez-moi, au moins une fois, avant de partir.


Pauline ne sourit pas. Elle parle. Et de toute évidence, sans dire l’essentiel. Elle allume cigarette sur cigarette.
Pour Markus, le tabac dresse une nouvelle barrière. L’haleine, les dents. Les doigts jaunis. Et les mains. Il pense que Pauline doit pétrir des briques. Casser des cailloux. Traire ses chèvres dans des fils de fer barbelés.
— Il suffirait pourtant qu’elle desserre un peu les cuisses. Je me sentirais aidé.
Il repense à la basketteuse qui ne portait pas de sous-vêtements. Un gendarme a peut-être tenté une approche. Et laissé, dans l’affaire, un nez ou une mâchoire. Pauline sait sûrement quelque chose.
— Vous êtes toute menue à côté de cette force de la nature. Combien mesure-t-elle ?
— Saviez-vous qu’elle a une soeur jumelle. Un véritable mannequin, celle-là. Aussi grande mais très fine, très jolie.
— Enfin du nouveau !
— A la mort de leurs parents, elles sont venues vivre chez une marraine, pas très loin de chez nous. Trajan n’a pas pu s’empêcher de tourner autour. Bien qu’il ne soit pas plus haut que Napoléon, il a un faible pour les échalas.
« Avec ces deux-là, il était servi. Mais la Catenaccio d’hier n’a pas supporté que sa soeur devienne sa rivale. Ici n’importe qui tue pour moins que cela.
— L’amour, la jalousie ! Et vous, sa petite sœur, êtes-vous amoureuse ? Votre vie semble encore assez mal tracée. Soyez prudente. Je vais aller à l’hôpital consoler et féliciter Trajan.
— Il est rentré ce matin. Ne regardez pas mes ongles. A la maison je m’occupe des animaux et du jardin. Il y a encore des choses que vous devriez savoir, mais puisque vous me chassez… Au téléphone, vous n’avez même pas reconnu ma voix.


Chapitre XXVI


Au couvent d’Olmeto, le frère tourier sert du vin chaud. Deux fois. Puis le Père gardien se lève. Il se dirige vers la bibliothèque. Ouvre la porte grillagée. Et, dans un recoin, prend un carton à chaussures.
Il déballe ensuite un reliquaire en vermeil. Et avec la pointe de son couteau, soulève le couvercle. Sur un morceau de tissu Markus croit voir un éclat de bois.
— C’est de l’os, dit le Capucin.
Les moines récitent un pater. Le Père gardien pose la relique dans une soucoupe, déplie le papier. Et lit en se signant : Fragment de tibia de saint Markus Roy Fidèle de Sigmaringen. Protomartyr des capucins. 1746. Conjointement béatifié, Joseph de Léonisse. Monastère de la Visitation, près Rumilly, in memoriam.
Les moines trinquent à la santé des canonisés. Sur un registre, le Père gardien vérifie que le texte correspond au descriptif général. Il croise les bras. S’adresse à Markus
— Maintenant, je vous serais reconnaissant de ne plus débiter de balivernes sur Sigmaringue et sa prétendue descendance. Saint Fidèle avait des frères. Une parentèle, une clientèle. Il était de bon ton, à l’époque, dans les familles sanctifiées, de perpétuer les prénoms et les surnoms des élus de Dieu en les distribuant à la manière des indulgences. Rien de plus.
« Vous portez, pratiquement, le nom du saint martyrisé que nous honorons le 24 avril, jour de son supplice et de sa mort. Cela n’autorise aucun sursaut de vanité, ni de votre part, ni de quiconque. Pas plus qu’une interprétation sarcastique de l’histoire de l’Eglise.
« Jusqu’à présent nous avons été tranquilles. Nous aurions pu ne pas l’être. Mais sachez qu’en aucun cas vous ne pouvez être son descendant en ligne directe.
Markus est sidéré.
— Pourquoi cachez-vous la relique ?
Circonspect, le frère tourier remplit à nouveau les gobelets des moines.
— Vin coupé, dit-il. A boire brûlant.
Le Père gardien explique alors que les corps des canonisés débités en morceaux multiplient leurs pouvoirs mystiques si l’on est obligé, pour de pieuses raisons, de les changer de chapelle ou de les cacher. Comme ce fut le cas pour Fidèle.
— Malgré l’apparence, dit-il, les placards fermés à clé ont des vertus supérieures à celles des châsses offertes aux curiosités malsaines. Aux hystériques. Il vaut mieux être prudent. Cela étant, puisque nous savons maintenant que vous vivez ici et, le temps ayant fait son oeuvre, il se pourrait que l’os de Fidèle reprenne, un jour ou l’autre, la place qu’il a jadis occupée.
— Donc, en résumé, nous serions deux Sigmaringue sur l’île. Un fragment rayonnant de saint Fidèle et, plus modestement, moi.
La cloche du couvent tinte. Le Père gardien indique que la séance est levée. Les moines invitent Markus à se joindre à eux pour les vêpres. Ensuite, ils le raccompagnent par le jardin. Et lui font promettre de revenir.
— Avec une remorque. Nous vous donnerons les branches d’un des chênes brisés qui sèchent derrière la cuisine. Si vos nuits, en bord de mer, sont moins froides que les nôtres, l’humidité s’incruste. Vous brûlerez les bûches en pensant à nous.


Markus, qui n’a pas de remorque mais un chauffage central, avait fini par oublier le cadeau des moines.
Maintenant, les bras ballants, sachant Létitia sous son lit, il regarde le jeune moine finir de disposer le tas de bois. Le Père gardien, resté au volant, saute du camion.
— Nous allions au port. Quelques formalités en mairie. J’espère que nous ne vous avons pas dérangé. J’ai aussi une information. Depuis hier soir, le reliquaire est à nouveau exposé dans la chapelle.
Markus s’émeut aux larmes.
— Alors, dites-moi maintenant si, outre l’os du canonisé et moi, il existe d’autres Sigmaringue dans les parages. L’hiver dernier, vous ne m’avez pas répondu.
— Un de ces jours, je bénirai votre maison. Mais à propos de bûches et de poutres, je veux dire de chutes et de croix, hier soir, après la procession, vous avez été témoin du scandale. Peut-être serait-il bon que vous reveniez au monastère pour savoir autre chose. Avant la fin de l’après-midi ! Vous partagerez notre repas.
Markus donne aux moines ses dernières bouteilles de Champagne.
— Tiens ! dit le Père gardien, vous avez une autre visite. En route.


Chapitre XXV


L’angélus du soleil. La mer apaisée. Le plaisir, la beauté qui lassent. Et Markus, ce matin, très atteint.
Les gendarmes envolés, le livre commenté, il ne pense qu’à son départ. Pourtant, le nez dans les seins de Létitia, il se découvre soudain bien embarrassé.
Mais s’il proteste pour la forme, il adore toujours autant que les femmes viennent le surprendre à sa table de travail. Il voit dans ces incursions une preuve de leur faculté d’aimer au-delà du raisonnable. Létitia a raison, la fatuité le guette.
Markus revient à son dada. Il souhaiterait réunir de temps en temps les hommes à qui une femme abandonnée a eu le talent de consacrer un ou deux livres d’anecdotes intimes. De reproches. De vacheries. Et a offert sa vie en prime.
Ils créeraient un club. La secrétaire serait une romancière spécialisée dans ce genre littéraire. Assez lâche aussi pour avoir refusé le suicide au dernier moment.

— J’en connais au moins deux.
— Je ne comprends pas, dit Létitia.
Markus explique que le Ministère de la culture verserait une subvention. Il y aurait des promotions, des banquets, une bourse d’étude. Le nom des écrivaines suicidées serait enregistré avec mention spéciale à la Société des auteurs.
— Quelle obsession !
— Au fait, dit Markus, pourquoi n’enverrais-je pas un mot à cette Juliette dont le souvenir, ce matin, me montre une lueur de vie en rose. Pour l’encourager, une prochaine fois, à aller jusqu’au bout. Elle vit bien quelque part, non ? Peut-être avez-vous, du reste, une idée de l’endroit où l’on peut la joindre.


Markus n’a pas écrit une ligne depuis deux jours. Les sensations viennent vraisemblablement rôder mais il ne les perçoit pas. Sans doute les battements de coeur de Létitia sont-ils trop assourdissants.
Elle sursaute.
— J’entends des voix, dit-elle. Les bruits, chez vous, diffèrent tellement des miens. Quelqu’un vous cherche. A moins que ce ne soit moi. Où allez-vous me cacher ? Sous votre lit, comme au théâtre. Je m’enroule dans une couverture. Je serai aussi discrète qu’une souris. Mais ne m’oubliez pas.
Markus regarde sur la terrasse.
— J’aperçois un moine. Sûrement un des capucins du couvent d’Olmeto. Que peuvent-ils vouloir ?
Vingt minutes plus tard, un frère à sandales, jeune, blond, taillé en athlète, entasse encore, derrière la maison, les bûches qu’il descend d’un camion. Markus soupire. La beauté ambiante dont il a fait cent fois le tour, les passions, la gentillesse l’anéantissent.
Il pense que pour vivre à longueur d’année sur une île, ou en montagne, il est indispensable d’avoir une jambe plus courte que l’autre, comme dans les histoires de randonneurs alpins. Et de ne pas changer trop souvent de cap. Sinon la nature vous bloque à contre-pente. Et vous basculez au moindre edelweiss.
Sur les prés salés des bords de mer, même jeu. On trébuche sur un pissenlit. L’écume du rivage vous aspire dans un souffle. Et l’on coule.
— Une jambe plus courte, dit Markus. Ou un neurone. C’est mon cas.
L’hiver précédent, revenant de chez son cousin Lothar, Markus avait, en effet, rendu visite aux Capucins de l’île. Subitement devenu très curieux, il était impatient de savoir s’ils conservaient une relique de leur protomartyr. Une trace de son supposé saint ancêtre dont la fin de vie avait tellement chamboulé la cervelle du Souabe.
Markus se souvient qu’il faisait froid sur le flanc exposé de la crête. Et que, d’abord surpris, les moines l’avaient finalement accueilli avec un intérêt non dissimulé.